Il neige dans les Alpes. Je suis dans le train direction Zurich et je vais assister à un accompagnement par Exit. Je vais voir une personne mourir. Je pense à elle, mais je ne la connais pas encore. Je sais qu’elle a quatre-vingt-huit ans, qu’elle est dans une maison de retraite avec son mari et qu’elle est complètement paralysée depuis quatre ans à la suite d’un accident vasculaire cérébral. Elle ne peut même plus utiliser ses mains, donc elle a besoin d’aide 24 heures sur 24. Elle ne peut pas manger toute seule ni même se gratter le nez. Quatre ans, c’est long quand on est enfermé dans un corps immobile et qu’on a encore toute sa tête. Madame B. n’en peut plus et demande une aide à mourir. Elle est membre d’Exit depuis une vingtaine d’années. Son mari aussi. Malheureusement il est atteint de démence sénile et ne pourra pas bénéficier d’une aide à mourir car il n’est plus capable de discernement. Il a quatre-vingt-quatorze ans. En Suisse, c’est le patient qui est le décisionnaire dans ce moment crucial de sa vie. Pour cela il est impératif qu’il soit lucide et capable de répondre par oui ou par non aux questions qui lui seront posées.
Je rencontre l’accompagnatrice d’Exit à la gare de Zurich. Je ne la connaissais pas et pourtant je me suis avancée vers elle sans hésiter. Elle avait un visage doux et grave, empreint de bonté et d’humanisme.
Nous avons pris le tramway et nous sommes arrivées assez rapidement à la maison de retraite dirigée par la ville de Zurich. Un endroit avenant, simple mais accueillant. Rien à voir avec les mouroirs que j’ai l’habitude de voir en France. Et surtout il n’y avait pas cette odeur horrible d’eau de javel et d’urine qui caractérise les maisons de retraite que j’ai visitées en France et en Allemagne.
Le directeur de la maison de retraite, un homme jeune et sympathique, nous a reçues. La conversation étant en Suisse Allemand, j’ai dû faire un effort pour comprendre, mais j’y suis arrivée. Au bout de quelque temps, l’oreille s’habitue et si on parle déjà le « Hochdeutsch », l’allemand classique, on arrive à comprendre le Suisse Allemand qui est un dialecte alémanique.
En tout cas, le directeur de la maison de retraite ne semblait pas particulièrement choqué par la présence d’Exit. Il nous a juste demandé de faire en sorte que les pompes funèbres se garent un peu en retrait pour ne pas effrayer le personnel soignant ni les autres pensionnaires.
Nous sommes montées ensuite dans l’appartement occupé par Monsieur et Madame B. . Elle est dans son lit, le visage pâle, le regard clair. Elle est très fatiguée. Son mari est agité, il a l’air d’avoir compris ce qui allait se passer et il veut partir, lui aussi, avec sa femme qu’il appelle : « Mami ». Il pleure. Leur fille est là, elle aussi. C’est leur fille unique. Elle est d’accord avec la décision de sa maman. Ses enfants de dix-neuf et vingt ans, un garçon et une fille, sont d’accord, eux aussi. Mais ils ne sont pas présents.
L’accompagnatrice d’Exit pose plusieurs fois la même question à Madame B. : « Vous savez que quand vous aurez bu cette potion vous allez mourir ? La mort est irréversible. Êtes-vous toujours d’accord ? Vous pouvez changer d’avis. Je repartirai et rien ne se passera. ». Chaque fois, Madame B. répond clairement que oui .
Sur les murs, il y a des photos de famille, des petits-enfants, d’elle et de son mari dans la force de l’âge. Je regarde les photos attentivement. Ce bel homme souriant et vigoureux est devenu un vieillard chétif et tremblant, qui ne demande qu’à partir avec sa femme mais qui n’a pas su malheureusement l’exprimer quand il aurait pu le faire, c’est-à-dire pendant qu’il était encore en pleine possession de ses facultés intellectuelles et cognitives.
Madame B doit d’abord prendre l’anti-émétique pour ne pas vomir.
Comme elle ne peut pas se servir de ses mains, l’accompagnatrice tient le gobelet et elle boit avec une paille. Et puis il faut attendre vingt minutes pour que l’ anti-émétique fasse effet. Nous sortons de la chambre pour laisser la famille seule.
Madame B a tenu bon pendant quatre ans. Son mari aurait pu prendre la même décision qu’elle car lorsqu’elle a eu son accident, il était encore lucide.
Je me demande qui peut vraiment être contre la décision d’une femme de quatre-vingt-huit ans d’abréger ses propres souffrances ?
Le pasteur protestant de la maison de retraite est monté dans sa chambre et lui a dit qu’elle n’avait rien à se reprocher.
Elle a ensuite bu le produit létal avec une paille sans broncher et elle s’est endormie au bout de quelques minutes. Un quart d’ heure plus tard son cœur avait cessé de battre.
Les médecins légistes et la police sont arrivés et sont restés assez longtemps à délibérer dans la chambre.
Je regarde les photos dans le salon et je sens à la fois tristesse et soulagement. Je suis persuadée que cette manière de mourir est plus douce que les longues agonies induites par l’application de la loi française qui n’accélère pas la mort mais laisse les patients dans une sorte de coma très difficile à vivre pour les proches.
Les hiérarchies religieuses de tous bords nous condamnent sans penser qu’elles ont béni les canons de part et d’autre pendant les deux dernières guerres mondiales. Les jeunes gens de dix-huit ou vingt ans mouraient pour la patrie des deux côtés et n’avaient aucune raison de tuer leurs voisins si ce n’est l’ordre arbitraire de les considérer comme des ennemis…
Lorsque nous décidons d’aider notre vieux chien à partir pour lui éviter de souffrir d’avantage, nous ne lui demandons pas son avis non plus. Mais là, c’est la compassion qui dicte notre acte tout comme cette compassion qui nous pousse à abréger les souffrances d’un être humain lorsqu’il le demande.
En Suisse, cela paraît évident. En France, on ne fait pas de différence entre un crime violent et un acte de compassion. Sommes-nous une démocratie laïque, humaniste, respectueuse des Droits de l’Homme ou nous laissons-nous dicter nos lois par le Vatican ou les lobbies pharmaceutiques ?
Parfois je me pose la question.
Je reprends le train pour la montagne et je pense que c’ est ainsi qu’ il faut être traité , même quand on est incapable de bouger. Il faut être pris au sérieux. En France ce sont les médecins qui décident de ce moment si important dans la vie de chacun de nous. Et nous qui militons pour avoir une loi républicaine, respectueuse de la volonté de chacun, on nous traite d’ assassins !!!!