
Jacqueline Jencquel
J’ ai toujours été rebelle…contre mes parents pour commencer…et puis contre les profs au lycée…J’ étais une excellente élève à l’ école primaire. Du coup mes parents ont trouvé juste de me faire sauter des classes…
J’ avais 9 ans en 6ème et je n’ étais pas prête pour les maths ni pour les cours d’ histoire et de géo dictés par des profs fatigués et indifférents..
Je parlais anglais et j’ étais douée en langues, donc je me débrouillais….mais passer de première de la classe à cancre, c’ est triste….Du coup, je me renfermais, je n’ avais pas d’ amis..
Mon père m’ engueulait…ma mère vivait sa vie, indifférente à ce que pouvaient être mes terreurs d’ enfant et ma solitude dans un monde aussi hostile à l’ extérieur que dans cette famille dysfonctionnelle de laquelle j’ étais issue.
Nous étions des réfugiés dans la France des années 50….d’ abord la Chine, puis l’ Indochine…Je ne parlais pas encore français à l’ âge de 7 ans quand j’ ai débarqué à Marseille.
J’ ai appris très vite car je voulais à tout prix m’ assimiler et ressembler aux autres.
Tout se serait bien passé si mon père avait été moins ambitieux et plus attentif à mes besoins.
Aujourd’ hui je ne m’ en plains pas….je suis partie de chez mes parents tout de suite après avoir passé mon bac (philo coefficient 7 ..c’ est ce qui m’ a sauvée)
L’ été , je dormais sur la plage à St Tropez et l’ hiver dans une chambre de bonne dans l’ Ile St Louis….je faisais les vendanges, du babysitting, n’ importe quoi pour être libre…
Un jour, j’ ai rencontré un Allemand que j’ ai épousé…je suis partie vivre avec lui dans un bled du Nord de l’ Allemagne..les 5 pires années de ma vie….je suis arrivée à m’ échapper avec mon petit garçon de 3 ans et plein de diplômes ( mai 1968….on avait tous les diplômes qu’ on voulait..Il suffisait de sourire et d’ avoir de l’ aplomb)
Je suis arrivée à Hambourg sans connaître personne…en empruntant de l’ argent aux banques (j’ étais prof de lycée) je me suis débrouillée pour trouver un joli petit appart dans le centre ville , puis je suis devenue membre d’ un club d’ équitation et j’ ai inscrit mon petit garçon au jardin d’ enfants français…Petit à petit nous avions fait notre nid dans la société ultra-fermée de Hambourg…Faut dire que j’ étais mignonne et que je connaissais des poèmes dans toutes les langues…Je n’ avais pas de meubles, mais une super chaine stéréo et j’ invitais les gens à écouter de la musique et des poèmes… Mon petit garçon avait de grands yeux bleus et des cheveux longs (à la française)
Les jeunes Allemands dont les parents avaient été pour la plupart des hitlériens convaincus, ne connaissaient pas encore l’ hédonisme ni le plaisir des mots bien prononcés ni les caresses ……ni le parfum ( la femme allemande ne se parfume pas, ne se maquille pas et se lave avec du savon de Marseille)
Quelle époque !!!! En tous cas, on avait la cote, Julien et moi , et parmi tous les prétendants, nous nous sommes décidés à suivre Jürgen avec lequel je suis encore mariée. Il vivait au Vénézuéla , du coup nous voilà arrivés dans les tropiques.
J’ ai vécu une vie de bourgeoise pendant 30 ans, en élevant mes enfants, 3 garçons…vacances dans les îles…insouciance et douceur de vivre…et puis les enfants ont grandi et ont quitté le nid…
J e me suis mise à travailler pour Air France et puis pour Lufthansa, histoire de gagner des billets d’ avion en première…..
Et puis les choses ont changé….les lignes aériennes ne pouvaient plus organiser des fêtes haut de gamme…j’ ai commencé à m’ ennuyer et à me dire que j’ avais assez vécu.
J’ ai commencé à faire des recherches sur la manière de trouver le penthotal, dont je savais que c’ était le meilleur moyen de partir en douceur…
Au cours de ces recherches, j’ ai rencontré des gens qui militaient pour que tout le monde ait la possibilité de mourir en douceur au moment où la vie aurait perdu son sens.
Je me suis rendu compte qu’ il ne s’ agissait pas seulement de personnes comme moi, fatiguées de vivre, mais de personnes qui souffraient de maladies horribles et qu’ on ne laissait pas mourir au nom d’ idéologies incompréhensibles. Et soudain la rebelle s’ est réveillée en moi. J’ ai décidé de militer, moi aussi, pour changer la mort.
Du coup je me suis installée à Paris et je milite aux côtés de mon ami Jean- Luc Romero, qui représente tout ce que j’ aime : homo décomplexé, militant pour les droits individuels, dont ce dernier droit qui nous est encore refusé en France …..
J’aime Paris, et ma vie est redevenue intéressante….Mes fils ont des copines et des boulots intéressants….Ils sont malheureusement aux quatre coins du monde mais Ils savent que je suis encore là et je crois que c’ est important.




